Au contraire, il m'est arrivé quelque fois de traverser le centre-ville oyonnaxien à la tombée du jour et je n'ai jamais été très rassurée. Il faut dire que les sifflements et les propositions toutes plus indécentes et dégradantes, les unes que les autres n'aident pas vraiment ...
Enfin, toujours est-il que je me trouvais dans les rues de Lyon très tard, ou plutôt bien tôt ! Je viens de quitter deux potes et leur bouteille de rhum... vide. Et, au lieu de me laisser porter tranquillement par le tram jusqu'à Perrache, j'ai décidé de descendre avant, pour marcher un peu. Va savoir pourquoi !
Enfin, il fait chaud et beau. Je croise quelques personnes qui me rendent mon sourire... ou qui se doutent de mon état et en rient. Je ne sais pas. J'imagine que ma démarche ne doit pas laisser beaucoup de suspense quant à mon état... Qu'importe ! Je suis joyeuse, la vie est belle et rose, alors « Nique-toi toi ! », comme dirait l'autre !
Sauf qu'évidemment il y a un sauf ! Et pas n'importe quel « sauf » ! Un sauf flippant, qui fait accélérer le c½ur et limite faire pipi dans sa culotte. Ce soir-là, une rencontre des plus improbables m'a fait désaouler d'un coup, d'un seul.
Je vous explique. Je marche tranquillement, la tête relevée, cherchant désespérément des étoiles : cause perdue dans le ciel lyonnais pour cause de pollution. Mais ça, je ne pouvais pas vraiment le comprendre à cet instant précis. Alors dégoutée, je baisse le regard et je tombe sur une tâche verte dans le ciel. Je n'y fais guère attention, supputant que mon esprit embrumé me joue des tours. Je continue donc ma marche en direction de ma maison, car le but de cette expédition nocturne est de trouver mon lit, avant de m'allonger n'importe où ! Et là, encore une tâche verte dans le ciel ! Une autre vient d'apparaître à quelques mètres de la première. Je me retourne, il y en a deux autres derrière moi. Je commence à flipper. Mais je me dis que ces bêtes-là peuvent sentir la peur, comme le font les chiens, et avoir d'autant plus envie de m'attaquer. Alors je fais mine de rien, mais j'accélère le pas. Je baisse les yeux en marchant. Je les ignore. Il faut qu'elles comprennent que je m'en fous d'elles. C'est moi le chef, et je ne vais pas me laisser impressionner par une poignée de petites bestioles vertes !
Lorsque je pense les avoir semées, enfin surtout lorsque marcher aussi vite ne me permet plus de respirer à ma guise, je ralentis et relève la tête doucement. Rien à l'horizon. La rue est déserte. Un peu trop d'ailleurs, car s'il m'arrive quelque chose, aucun prince charmant ne pourra venir me sauver en m'emmenant sur son fidèle destrier blanc. Qu'importe ! Le monde appartient aux femmes aujourd'hui, alors je devrais pouvoir m'en tirer toute seule ! Les féministes seront fières de moi comme ça ! Et si je meurs ici, attaquée par ces bêtes vertes, je mourrai en martyr et les féministes érigeront une stèle en mon honneur. Et plus personne ne m'oubliera ! Des rues porteront mon nom et pourquoi pas une salle de concert et un journal aussi ! Je deviendrai une « illustre apprentie journaliste, fauchée en pleine force de l'âge, promise à un si bel avenir » et tutti quanti ! Ah là là, joie et bonheur posthume, quel rêve !
Sauf que mes songes risquent de devenir réalité ! Les petites bêtes vertes sont de retour ! Je traverse donc la rue en courant, le plus vite possible, le plus loin possible. Je cours toujours. Vite. J'halète maintenant, j'ai comme un gout de sang dans la bouche, cette impression qui n'arrive qu'une fois que l'on a fait un très très gros effort ! L'alcool semble vouloir s'échapper de mon corps. Putain, c'est pas le moment de vomir ! Allez, je cours jusqu'au coin de la rue et je fais une pause là-bas. Ce petit plot a l'air super accueillant pour mon fessier. J'accélère encore un peu maintenant que j'ai un but. A peine arrivée, je m'effondre sur ce plot, bien plus dur qu'il n'y paraissait. Tant pis, au moins je suis assise, et je ne cours plus.
Pliée en deux, je tente de reprendre ma respiration, ou tout du moins de calmer mon c½ur un minimum. Lui aussi, semble vouloir sortir de mon corps. Au bout de quelques instants, il finit par se calmer et je peux donc me redresser. Je suis assise au carrefour de quatre rues. Je dois être à encore dix bonnes minutes de marche de ma maison. Je finis de relever la tête, et là que vois-je ? Un de ces êtres verdâtres apparaît. Il sort de nulle part et paf ! Il est là ! Je n'en crois pas mes yeux, je l'ai vu arriver. Je balaie donc l'horizon du regard et un de ses petits copains lui fait face ! Quelle horreur ! Me voilà encerclée ! J'en distingue même un troisième un peu plus loin ! Je suis carrément cernée !
« Allez Léa, tu as assez fui ! Maintenant tu vas affronter ce qui te fait peur ! Et de toutes façons, vu ton état, tu ne peux plus vraiment fuir ! ». Voilà tout le réconfort que m'apporte ma conscience ! Ca fait toujours plaisir de se sentir soutenue dans de pareils moments ...
Enfin, elle n'a pas complètement tort. Alors je me lève. Je m'approche d'une de ces petites bestioles, qui est d'ailleurs plus haute que moi. J'ouvre la bouche pour parler et là, elle disparaît ! Une autre bête apparaît juste à côté, celle-ci est rouge et semble bien plus énervée que l'autre ! Je me retourne et retrouve ma petite bête verte. Je me dépêche donc d'aller lui parler avant qu'elle ne disparaisse à son tour, s'énerve et devienne toute rouge ! C'est que je ne voudrais pas me faire attaquer !
Une fois en face d'elle, j'entame la conversation :
« Bonsoiiiir ! J'me présente, je m'appelle Léa. J'voudrais bien rejoindre mon lit, me coucher-er ! Etre endormie et faire deeuh beaux rêêê-ves ! Et pourquoi pas, baver sur l'oreillerrrrr ! Mais pour tout ça, il faudrait que vous m'lâchiez ! »
Après un tel numéro, je pensais avoir décoincer ce petit être. Mais au contraire, il est devenu tout rouge lui aussi ! Alors je me retourne et cherche de l'aide du regard ! Miracle ! Un petit couple est juste à côté et me regarde ! Je me dis : « Ca y'est, j'suis sauvée ! Ou au moins, quelqu'un pourra témoigner de mon courage et je deviendrai une martyr ! ».
Mais non, nous ne sommes pas dans le fabuleux monde des bizounours. Alors les deux personnes se mettent à rire. Ils se foutent de moi ! Face à moi, ils se foutent de moi OUVERTEMENT ! Je suis outrée ! J'entends même le mec dire à sa pouf : « Tu vois où la drogue peut conduire ! La nana elle chante au petit bonhomme vert ! ». Et là, le mec me regarde et me sort : « Vas-y, c'est bon, tu peux traverser, c'est VERT ! ».


